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Morale d’une belle histoire de l’actualité : « Rien n’est jamais perdu ! » Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Revue de Presse - Le choc du mois
12-08-2008

Article de Bruno Larebière / Le choc du mois – Août 2008

Comme aime à le dire notre confrère Alain Sanders : on vit une époque épa­tante.

Une femme recouvre la liberté après plus de six ans de captivité et les émissions de la télévision française s'interrompent pour lais­ser place à des éditions spéciales (sauf sur M6, qui continue à diffuser un épisode de Desesperate Housewiwes, soit quelque chose comme "femmes au foyer au bord de la crise de nerfs »...). émissions toutes basées sur l'émotion de la libération de la Franco-Co­lombienne dont à peu près personne n'avait entendu parler avant qu'elle ne soit enlevée puisqu'elle menait son combat politique en Colombie, pays sans doute sympathique mais dont les soubresauts nous intéressent assez peu. Tous donc devant le poste pour la communion cathodique universelle, gra­tuite, laïque et obligatoire. Et là, surprise...

Sur le tarmac de l'aéroport de Bogota, voilà qu'Ingrid Betancourt remercie Dieu. Puis le président Uribe. Puis l'armée colom­bienne. Et voici qu'Ingrid Betancourt s'age­nouille. Sa mère fait de même. D'autres en­core, militaires colombiens enfin libres après dix années de captivité. Sur le côté on discerne un prêtre. Le son est de mauvaise qualité mais on reconnaît quand même les sonorités : des mots espagnols, des mots la­tins. Des mots repris par les deux femmes. Ingrid et sa mère prient. Profondément émues. Profondément recueillies. On ne peut s'empêcher de penser au retour de Florence Aubenas...

On ne peut s'empêcher, à écouter ensui­te cette femme qu'on découvre, de compa­rer la profondeur de son discours avec celui du président de la République française. «  Merci à Dieu et à la Vierge... Oui, ce moment dont j'ai tant rêvé, j'en rends grâces d'abord à Dieu et à la Très Sainte Vierge, que j'ai vraiment beaucoup priée pour ma libé­ration. .. » …

On a même envie d'être colombien quand on entend le président Uribe se féli­citer du succès d'une opération « qui s'est déroulée à la lumière du Saint Esprit et a été placée sous la protection de notre Seigneur et de la Vierge ». Croyant ou pas, comment ne pas être touché ? Et quels que soient les doutes que l'on puisse avoir sur la version officielle des opérations qui ont permis de libérer Ingrid Betancourt et quatorze autres otages, comment ne pas s'interroger sur un pays, la Colombie, une République, comme nous, avec un président élu au suffrage uni­versel, comme nous, mais christianisé bien après nous, où il est paraît naturel de remer­cier Dieu et la Vierge Marie ? La devise de la Colombie n'est pas « Liberté, Egalité, Frater­nité » mais « Liberté et Ordre ». Il est des mots qui s'associent mieux que d'autres...

Comment ne pas penser aussi à ceux qui, depuis des mois, depuis des années, ont fait d'Ingrid Betancourt une icône laï­que, allant jusqu'à refuser de prendre en compte le marxisme de la guérilla des Farc et leur financement par le trafic de drogue, la présentant même comme « otage en Co­lombie » comme si c'était la Colombie qui la retenait prisonnière, faisant d'elle au final tout le contraire de ce qu'elle était - ou, du moins, de ce qu'elle est devenue. Sait-elle à cette heure, Ingrid Betancourt, qu'une mani­festation fut interdite à Paris en février der­nier, ses participants éloignés manu milita­ri de l'Hôtel de Ville pourtant orné de son portrait, parce que ses organisateurs, des Colombiens exilés, entendaient dénoncer la terreur que font régner les Farc dans leur pays ?  « Nous ne pouvons nous associer à cette manifestation, celle-ci est très domma­geable pour notre image », avait fait savoir la mairie de Paris. On aurait aimé être là quand Bertrand Delanoë a découvert l'al­liance sans aucune équivoque possible du sabre et du goupillon avec le consentement reconnaissant de l'ancienne captive...

Pourquoi s'étendre aussi longuement sur le cas d'Ingrid Betancourt ? Pas parce qu'el­le est libre, ce qui, désolé de briser le con­sensus, est de peu d'importance par rapport aux maux dont souffre notre pays, désor­mais atteint dans sa substance même com­me il ne l'a jamais été au cours de son his­toire par les effets conjugués des flux migra­toires et de la mondialisation, mais parce qu'il a des allures de divine surprise. Parce qu'il montre que la France, loin de sa pré­tention à donner des leçons à la Terre entiè­re, si elle sait entendre et voir, peut tirer pro­fit de l'action et de l'unité de peuples et d'in­dividus qui croient encore au pouvoir de la volonté des hommes et qui ont conservé l'espérance - ou plutôt  « car »  ils ont conser­vé l'espérance.

La libération d'Ingrid Betancourt est une réponse à  "1'aquoibonisme" qui règne dans les milieux qui nous sont chers depuis quel­ques mois. Rien n'est jamais perdu. La vic­toire ne se manifestera peut-être pas de­main, ni après-demain, mais elle surviendra. A condition de se battre. A condition d'y croi­re. A condition de s'en donner les moyens. A condition de former les jeunes générations…. Non, vraiment, rien n'est jamais perdu.

 

Bruno Larebière