Il y a quelques mois est paru en Espagne un petit livre intitulé
Motu Proprio Summorum Pontificum, un Problème ou une Richesse ?, rédigé
par le supérieur de la Fraternidad de Cristo Sacerdote y Santa María
Reina, le Padre Manuel María de Jesús. Très vite, cet ouvrage a
été traduit en portugais, preuve de l’intérêt qu’il suscite dans la
péninsule ibérique, et fait aujourd'hui l'objet d'un projet de version
française.
Ce livre, qui va à l’essentiel, rompt en effet le grand silence qui
entoure, en Espagne comme au Portugal, la libération de la messe
traditionnelle par Benoît XVI. Ce grand silence a été mesuré par les
sondages que Paix liturgique a fait réaliser dans ces pays : au
Portugal, selon l’enquête Harris Interactive de 2010, 74% des
catholiques n’avaient jamais entendu parler du Motu Proprio ; en
Espagne, selon l’enquête Ipsos de 2011, ce chiffre grimpait à 81,7%.
L’œuvre du Père Manuel est tout à fait remarquable, spécialement en
raison des motivations spirituelles, théologiques et profondément
romaines qui l’animent, et que nous vous proposons de découvrir au fil
de l’entretien qui suit. La joie et la gratitude qu’il manifeste pour la
découverte de la liturgie traditionnelle sont communicatives. Il veut
faire partager au maximum le trésor qu’il a découvert.
On ne le dira d’ailleurs jamais assez : l’expérience prouve que les
séminaristes, les prêtres et les fidèles (surtout les jeunes : voir
notre lettre n°310) qui goûtent à la messe traditionnelle s’y «
convertissent » rapidement. La messe extraordinaire est contagieuse… et
elle produit des vocations. Par exemple, nul n’ignore ou ne devrait
ignorer qu'à Paris les deux paroisses les plus fécondes en vocations sacerdotales sont St-Eugène-Ste-Cécile et St-Nicolas-du-Chardonnet.
I – ENTRETIEN AVEC PADRE MANUEL
1) Père Manuel, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?
Père Manuel : Mon nom est Manuel Folgar Otero – en religion, P. Manuel María de Jesús. J’ai été ordonné prêtre en 1988 pour
le diocèse de Saint-Jacques-de-Compostelle. Là, j’ai exercé pendant dix
ans les fonctions de vicaire de la paroisse Saint-Joseph de Pontevedra ;
d’aumônier d’hôpital ; de directeur de la Curie de la Légion de Marie
et de directeur spirituel d’une section de l’Adoration nocturne. Pendant
douze ans j’ai enseigné la religion au collège. J’ai aussi été
administrateur de nombreuses paroisses rurales durant les quinze
dernières années et, enfin, fondateur d’une association privée de
fidèles, la Fraternité du Christ Prêtre et de Sainte Marie Reine
(Fraternidad de Cristo Sacerdote y Santa María Reina). De cette dernière
sont nés les Missionnaires de la Fraternité du Christ Prêtre et de
Sainte Marie Reine, institut religieux féminin en formation, et les
Frères de la Fraternité du Christ Prêtre et de Sainte Marie
Reine, association cléricale publique [comme la Communauté Saint-Martin,
mais de droit diocésain et non pontifical - NDLR] installée à Tolède
dont je suis, depuis 2009, le supérieur.
2) Quelle est votre expérience de la forme extraordinaire du rite romain
et la place que le Motu Proprio Summorum Pontificum tient dans votre
vie de prêtre ?
Père Manuel : Étant donné mon âge – je suis né en 1962 –, je n’ai aucun
souvenir de la messe traditionnelle durant mon enfance et encore moins
durant mon adolescence et ultérieurement. La première fois que j’ai
assisté à une célébration de la Sainte Messe selon ce que l’on appelle
maintenant la forme extraordinaire, ce fut après l’an 2000.
C’est seulement à partir de 2004-2005 que j’ai commencé à connaître la
liturgie traditionnelle à l’occasion de mes visites au monastère du
Barroux. Et j’ai aussi eu en 2007 la possibilité de découvrir le
séminaire international de l’Institut du Christ-Roi, à Gricigliano, en
compagnie du cardinal Cañizares qui y conférait les ordinations
sacerdotales. De fait, ce fut seulement à partir de 2007, avec la
publication du Motu Proprio Summorum Pontificum que j’ai commencé à
célébrer de façon assidue selon la forme extraordinaire. En octobre de
la même année, lors d’une audience inoubliable, le cardinal Castrillón
Hoyos, qui était président de la commission Ecclesia Dei, nous a donné
ses encouragements. Aujourd’hui, la forme extraordinaire est le propre de notre communauté et est reconnue comme telle dans nos statuts.
Mon expérience est très positive et même, à certains égards, passionnante. J’ai
parcouru le chemin de la découverte de ce trésor merveilleux qui nous
était caché en compagnie des Frères de ma communauté mais aussi de mes
paroissiens. Pour les plus anciens, ce fut une redécouverte et pour les plus jeunes une totale nouveauté.
Dans mes différentes paroisses, je n’ai jamais rencontré la plus minime aversion ou résistance envers la messe traditionnelle.
Cela pourra en surprendre certains, mais c’est ainsi. Mes fidèles et
moi, ensemble, avons vécu dans notre chair cette expérience que raconte
l’évangile, celle du père de famille qui tire du trésor familial du neuf
et du vieux (Mt 13:51). Ce père de famille fut pour nous Sa Sainteté
Benoît XVI, qui nous révéla et mit à notre disposition ce merveilleux
trésor, ancien mais toujours renouvelé, qu’est la liturgie bimillénaire
de l’Église, authentique monument de foi et de piété.
Dans ma vie de prêtre, cela a représenté un enrichissement à tous les niveaux : doctrinal, prière, identification au Christ Prêtre et Victime, etc.
Et en tant d’autres aspects qu’il ne convient pas d’approfondir
aujourd’hui. J’en profite pour souligner une erreur : certains
reconnaissent que la liturgie traditionnelle peut enrichir le prêtre qui
la célèbre, mais la jugent préjudiciable aux fidèles qu’elle
appauvrirait spirituellement en diminuant sensiblement voire en
interdisant leur participation et leur compréhension de la liturgie ; je
dois humblement dire que cela ne coïncide pas avec mon expérience, bien
au contraire.
La célébration de la liturgie traditionnelle oblige le prêtre à
accorder une attention pastorale plus grande aux fidèles, dans le sens
de se consacrer davantage à leur formation doctrinale et spirituelle
: une formation permanente reposant sur l’enseignement de ce qu’est la
véritable actuosa participatio [participation active - NDLR] – à savoir
une disposition intérieure de s’unir au Christ Victime par
l’intermédiaire du prêtre qui, comme ministre du Christ et de l’Église,
renouvelle et offre le Saint Sacrifice –; un plus grand soin apporté à
leur formation liturgique et mystagogique [initiation à la compréhension
spirituelle des sacrements, comme la pratiquaient les Pères de l’Église
- NDLR]. De quel droit et sur quelle base pouvons-nous sous-estimer la
capacité des fidèles à participer dignement et avec fruit à la liturgie
bimillénaire de l’Église ? Il y a des fidèles peu cultivés et issus de
milieux simples qui pourraient en remontrer à bon nombre de ceux qui se
croient doctes. Des fidèles qui n’ont jamais mis les pieds dans une
faculté de théologie mais qui connaissent par cœur le contenu de la foi,
vivant avec une profondeur étonnante le mystère eucharistique par leur
profonde union au Christ Prêtre, tirant de leur participation au Saint
Sacrifice la force et l’inspiration pour s’offrir ensuite, dans leur vie
quotidienne, comme hosties vivantes, saintes et agréables à Dieu.
Aujourd’hui, grâce à Dieu, les fidèles savent lire et peuvent
suivre les textes de la Sainte Messe dans leur missel, pour s’associer
plus parfaitement aux prières de la Sainte Liturgie. Cela exige une
concentration et une attention plus grandes de celles de ceux qui se
contentent d’écouter.
Par-delà bien des objections au Motu Proprio, on trouve plus d’idéologie que de raisons fondées.
3) Dans l’introduction à votre livre, vous justifiez votre ouvrage par
la méconnaissance que les prêtres et encore plus les fidèles espagnols
ont du Motu Proprio. Vous n’êtes donc pas surpris par le résultat du
sondage réalisé par Ipsos pour Paix Liturgique à la veille des JMJ et
qui indique que 69,5 % des pratiquants espagnols n’en ont jamais entendu
parler ?
Père Manuel : Je ne suis pas du tout surpris. En fait, le résultat me
semble même en deçà de la réalité. Je suis convaincu que l’immense
majorité des fidèles n’a jamais entendu parler du Motu Proprio. Et que
ceux qui en ont eu quelque écho, y compris parmi les prêtres, n’en
connaissent pas le contenu. On lit peu de choses à son sujet. L’idée qui
prédomine, totalement déformée, est que le pape a autorisé la messe en
latin pour les fidèles de Mgr Lefebvre, un point c’est tout.
Nombreux sont ceux qui répandent cette équivoque dans le but de mettre
une sourdine à l’enseignement du pape et de diminuer l’importance du
Motu Proprio qui, soit dit en passant, a force de loi pour l’Église
universelle et qui, en tant que tel, édicte des droits et des devoirs
authentiques devant être respectés par tous.
Malheureusement, de nombreuses personnes se contentent des titres à
sensation, qui déforment la réalité et la vérité des contenus,
qu’offrent certains médias.
4) Votre livre, et sa forme autant que son contenu le prouvent, a donc
pour principal objectif de mieux faire connaître le texte du Motu
Proprio et la volonté pontificale en matière de liturgie. Quel accueil
a-t-il reçu en Espagne ?
Père Manuel : J’ai essayé de faire de mon mieux. L’accueil auprès de
ceux que le livre a pu toucher a été très bon même si nos moyens ont été
limités.
Pour un sujet de ce genre, on ne peut pas compter sur les maisons
d’édition catholique. Cela ne les intéresse pas, ne correspond pas à
leur ligne éditoriale... Il suffit de penser que quand le livre fabuleux
de Mgr Schneider, Dominus Est – dont on dit qu’il a beaucoup plu au
Saint-Père –, a été offert à différents éditeurs espagnols pour une
somme dérisoire au regard des droits d’auteur, aucun n’a voulu le
publier. Je ne sais pas ce qu’il en serait aujourd’hui... Et je parle de
maisons d’édition catholiques, dont certaines réputées
“conservatrices”. Là encore, l’idéologie prévaut. C’est comme si l’on
voulait que les gens ne sachent pas trop de choses, ne pensent pas par
eux-mêmes, se soumettent à la pensée dominante. C’est triste mais c’est
ainsi. Benoît XVI a dénoncé de façon répétée la dictature du
relativisme. Eh bien, nous pourrions parler également, sans doute, de
l’existence d’une dictature de la pensée unique, présente et très
puissante dans certains cercles.
Pourquoi certains manifestent-ils tant de peur à l’idée que les gens
puissent connaître, expérimenter et décider ? Ne proclame-t-on pas
depuis désormais de nombreuses années que les laïcs sont majeurs ? Ne
peut-on pas laisser les fidèles décider et éviter de mettre des bâtons
dans les roues des décisions du Saint-Père ?
5) Dans votre chapitre 9, vous insistez sur la nécessaire unité des
Églises locales avec Rome. Un seul prélat espagnol, Mgr Ureña Pastor, a
pour l’instant célébré la forme extraordinaire dans son diocèse, peut-on
espérer que son exemple soit bientôt suivi par d’autres évêques ?
Père Manuel : À ce jour, deux autres évêques espagnols semblent en fait
avoir également célébré la forme extraordinaire, même si cela a eu lieu
quasiment en catimini : lors des JMJ. Sans annonce préalable ni compte
rendu. N’y ont participé presque que ceux qui étaient certains d’y
assister parce que faisant partie de groupes liés à la forme
extraordinaire. Je ne sais sur qui repose la responsabilité de cette
situation mais ne m’autorise pas à penser que cela a été fait de
mauvaise foi.
Je n’imagine pas que d’autres évêques célèbrent prochainement la messe
traditionnelle dans leur diocèse, notamment parce qu’il n’existe pas de
demandes organisées et structurées de la part de fidèles, de religieux
ou de prêtres. Toutefois, de nombreux prêtres reconnaissent ne pas oser
apprendre ni célébrer par peur des incompréhensions et des critiques.
En Espagne, nous en sommes au stade de Nicodème : apprendre à célébrer en cachette...
Contre les faits, il n’y a pas d’argument qui tienne. Et les faits nous
disent qu’il appartient aux fidèles et aux prêtres les plus décidés et
convaincus de faire avancer les choses. Je ne connais pas la pensée
intime du Saint-Père mais il semble précisément qu’avec le Motu Proprio
le pape ait libéré l’argument de la décision arbitraire des évêques. Ces
dernières années, de façon constante, Rome insiste sur le “droit des
fidèles” à participer à la liturgie traditionnelle et non sur celui des
évêques à l’autoriser ou non. L’autorité la plus haute en matière
liturgique est le pape. Or, c’est Benoît XVI qui a promulgué le Motu
Proprio et en a profité pour rappeler que la messe traditionnelle n’a
jamais été officiellement interdite. Ce qui me fait penser que, là où
elle fut effectivement interdite, ce fut au mépris du droit.
Les églises locales sont appelées à vivre en communion affective et
effective avec la Mère Église de Rome. Cette communion s’exprime et se
manifeste de manière excellente à travers la liturgie. Sans nul doute,
dans chaque diocèse, l’évêque est le responsable suprême de la liturgie,
office qu’il doit remplir en parfaite communion et syntonie avec le
Siège apostolique. C’est précisément pour cela que le Motu Proprio ne
diminue en rien l’autorité des évêques.
Une autre énormité consiste à affirmer que la coexistence de différentes
formes liturgiques met en danger la communion ecclésiale. Cette
argumentation se démonte facilement aussi bien sur le plan historique
que sur celui de la réalité concrète. Il suffit de considérer la
richesse des distincts rites orientaux et latins. Qui peut affirmer
sérieusement qu’une telle variété met en danger l’unité de l’Église ? Au
contraire, l’unité de l’Église est attaquée quand se nient les vérités
de la foi, quand se conteste le magistère, quand on désobéit au Vicaire
du Christ ou quand quelqu’un s’approprie la liturgie comme si elle était
sienne, la “fabriquant” en marge des lois de l’Église.
Il y a aussi des évêques qui expliquent qu’en réalité il n’y a pas un
nombre suffisant de fidèles qui sollicitent la célébration de la forme
extraordinaire. C’est parfois vrai, du moins en Espagne. Mais il
est tout aussi vrai que l’on ne demande guère ce que l’on craint de
demander et pas du tout ce que l'on ignore. Or, aujourd’hui, beaucoup
ignorent l’existence même de la forme extraordinaire et, de ce fait, ne
peuvent se prononcer librement.
6) Pour revenir au sondage Ipsos pour Paix liturgique, que vous inspire
en revanche le chiffre de 50.4 % des pratiquants qui se déclarent prêts à
assister au moins une fois par mois à la forme ordinaire si elle était
célébrée dans leur paroisse, sans se substituer à la forme ordinaire ?
Père Manuel : Cela ne me surprend pas dans l’absolu. Je crois même que
le pourcentage d’assistance réelle pourrait être supérieur, ayant
observé que là où la forme extraordinaire vient à être célébrée – après
40 ans ! – les fidèles restent émerveillés et demandent de pouvoir y assister encore.
Ils ne comprennent pas pourquoi un semblable trésor demeure caché
derrière une porte fermée à double tour. Et je parle de fidèles de tous
les âges. Il est très curieux de voir combien la forme extraordinaire plaît aux enfants.
La messe traditionnelle exerce un attrait tout particulier sur les
enfants de chœur. Et de même pour les jeunes qui ont une sensibilité et
une disposition particulières pour la beauté, le sens du mystère,
l’adoration et le silence contemplatif.
Je dois dire aussi qu’une formation préalable est requise ainsi
qu’une véritable catéchèse liturgique pour redécouvrir toute la richesse
symbolique, doctrinale et spirituelle de cette liturgie. Les fidèles en sont enchantés.
7) Un mot pour conclure ?
Père Manuel : Je remercie Paix liturgique pour cet entretien. Comme son
nom l’indique, il s’agit d’atteindre la paix liturgique et, surtout,
celle des cœurs, fruit de la justice. Et c’est faire œuvre de justice
que de respecter les droits des fidèles et d’octroyer à la liturgie
traditionnelle la place qui lui revient ! Ainsi l’exprime notre très
aimé pape Benoît XVI dans sa lettre aux évêques qui accompagne le Motu
Proprio Summorum Pontificum : “Ce qui était sacré pour les générations
précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se
retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est
bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la
foi et dans la prière de l’Église, et de leur donner leur juste place.”
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