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Le sens du sacré, par André Charlier Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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13-11-2005
Dans la Revue Una Voce de septembre-octobre 2005


DOCUMENT

LE SENS DU SACRÉ
Se greffer à nouveau, par une opération remontante, sur le tronc même de la création.

par André CHARLIER

   Du recueil de réflexions  d’André Charlier rassemblées sous le titre « Que faut-il dire aux hommes » (Nouvelles Editions Latines, Collection « Itinéraires »  Paris – 1984), nous avons, avec la permission de la maison d’édition et du directeur de la collection,  extrait ce texte sur le « sens du sacré ». C’est une méditation sur notre temps qui n’a rien perdu de son actualité. C’est une invitation à revenir à l’essentiel,  à marcher à contre-courant, à vivre en conformité avec certains principes, à une « opération remontante », à ne pas céder à la mélancolie car tout éclot « à l’heure qu’il faut ». Il faut retrouver le sens du sacré.

   Comment se fait –il que notre siècle sache tant de choses et ne comprenne rien ? C’est probablement le plus grand mystère de ce temps étrange. Quand on remonte, d’ailleurs, cent cinquante ans en arrière, on s’aperçoit qu’aussitôt après ce siècle qui se croyait le siècle des lumières, tout s’assombrit soudain dans le ciel du XIX° siècle, de lourdes nuées obscurcissent le séjour de l’homme qui ne voit plus devant lui qu’un horizon bouché : de tous côtés s’élèvent des cris de désespoir et de révolte qui répondent singulièrement aux affirmations de la victoire de l’homme sur la superstition et à la glorification de la science. On croyait à une aurore radieuse se levant sur les temps nouveaux, et voilà que la mélancolie tisse sa toile implacable dans les cerveaux romantiques. Des années ont passé depuis lors, et ce mal pourtant continue à nous infecter. On dirait qu’un démon s’acharne à interdire à l’homme l’espérance. C’est en ce sens qu’il y a quelque chose d’effroyablement surnaturel dans la dernière pièce de Sartre, le Diable et le bon Dieu. C’est vraiment une autre voix que celle de Sartre qui parle ici ! La hideur de cette pièce est si bien surnaturelle qu’elle prouve le contraire de ce qu’elle voudrait prouver. Si c’était vrai qu’il n’y a pas d’espérance, celui qui parle par la bouche de Sartre ne déploierait pas tant de sauvage obstination dans le sarcasme et le blasphème. On dit que qui veut prouver ne prouve rien, mais il y a ici une preuve admirable ! Il y a une telle perfection dans cet art antithétique et forcené que nous sentons avec certitude que c’est le contraire qui est vrai : c’est une espèce de parabole à rebours. On pense à ces scènes de l’Evangile où les démons ne peuvent pas s’empêcher de confesser Jésus. Après tout, en ce siècle où personne ne sait plus lire, c’est peut être le seul langage intelligible pour les hommes d’aujourd’hui ? Il n’est pas impossible qu’il convertisse des âmes.


L’essentiel, l’appartenance à Dieu

   Notre siècle ne comprend rien parce qu’il a perdu le sens du sacré. L’esprit humain s’est merveilleusement développé dans le sens de l’analyse. Nous nous croyons très forts parce que nos psychologues et nos romanciers se sont livrés à de vraies débauches d’analyses psychologiques : pourtant jamais l’homme n’a moins su ce que c’est que vivre de son âme. Nos savants ont poussé si loin l’analyse de la matière qu’elle commence à s’évanouir entre leurs mains et qu’ils se demandent si par hasard la matière ne serait pas que de l’énergie, mais qu’est – ce que l’énergie ? L’essentiel nous échappe ; et l’essentiel, c’est que tous les êtres appartiennent à Dieu et qu’ils portent, pour ainsi dire, sa marque ; c’est qu’ils peuvent dire avec le psaume : Signatum est super nos lumen vultus tui Domine. Les païens même avaient le sens du sacré, et on voit que les grandes civilisations sont nées chez les peuples qui avaient un sens particulièrement profond du sacré, de sorte que ces civilisations exprimaient ce que l’âme humaine ne peut révéler d’elle – même que lorsqu’elle est touchée par ce rayon de la face de Dieu, lorsqu’elle a le sentiment de son appartenance divine. Elles étaient vraiment originales, émanant de l’âme d’un peuple. Elles vivaient, elles mouraient, comme c’est normal. D’autres naissaient. Ce jeu de la vie et de la mort était le rythme de l’humanité : il fallait qu’il y eût une mort pour que la vie resurgît nouvelle. Aujourd’hui il n’y a plus qu’une espèce de civilisation standard, si on peut encore lui  conserver le nom de civilisation, parce que l’homme est de plus en plus conforme à un certain type moyen universel, de même que les frigidaires, les électrophones et les moissonneuses – batteuses.  Dans les grandes villes modernes, qui ne peuvent plus être des communautés parce qu’elles sont trop grandes, la mort passe inaperçue : quelques tentures noires sur un porche, devant lesquelles personne ne songe à s’arrêter. Dans le monde des nations aussi on peut liquider son compte à un peuple tout entier sans que personne s’en préoccupe plus que d’une nichée de rats. La mort d’un peuple jadis laissait au moins des ruines augustes. Il n’y aura même plus cela : tout sera recouvert par cette espèce de rouleau mécanique qu’est la vie moderne. La mort n’a   plus d’importance parce que la vie n’a plus d’importance. La vie est stérile. La mort est stérile, elle n’engendre rien. Il n’y a plus de remplacement possible. Cette civilisation va vers sa fin, puisque enfin il faut bien que tout finisse : elle y va et elle y court à un rythme accéléré. Mais rien ne viendra après , et l’humanité est frappée à mort en même temps qu’elle. Pour que renaisse quelque chose, il faudrait la grâce d’un déluge et d’une arche.

   Et les hommes gémissent parce que Dieu n’envoie plus de prophètes. Mais s’il paraissait un prophète, ils réclameraient de lui un signe du ciel. Et Jésus leur a déjà répondu il y a dix-neuf siècles : « En vérité, je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération. » Un prophète ne pourrait que redire des choses vieilles comme le monde, des choses dépourvues d’originalité. On se moquerait de lui.

Le goût de l’or spirituel

   Les hommes souffrent d’une dévaluation du sacré. L’homme d’autrefois vivait dans un univers de signes, qui étaient comme de belles effigies imprimées sur un beau métal ; et par là était signifié quelque chose de plus précieux encore. Aujourd’hui les signes sont bien toujours là et la richesse du métal aussi, mais personne ne sait plus ce qu’ils représentent. Alors il se passe dans le spirituel ce que nous voyons arriver dans le monde de l’économie, où l’homme a épuisé ses réserves d’or et n’a plus entre les mains qu’un papier de valeur zéro, avec lequel il ne peut plus rien acheter . Ainsi l’événement économique est une figure très précise de l’événement spirituel. Et un économiste aura beau me dire que l’étalon – or est une superstition périmée et que les signes monétaires ont des valeurs toutes fictives : c’est justement ce qui est grave. Nous ne vivons plus que de valeurs fictives et non réelles. C’est pourquoi l’homme ne vit plus. Voilà d’où  viennent cet ennui et cet effroi dont l’humanité moderne se sent comme glacée. Car les seules choses dont l’homme peut vivre ne s’achètent qu’à prix d’or.

Pourrons – nous retrouver un jour le goût de l’or spirituel ?
  
   Un poète (un poète sacré) a chanté que « les cieux racontent la gloire de Dieu », et l’homme moderne même ne peut pas être tout à fait insensible à ce langage des choses. Pour ce poète – et pour nous tout modernes que nous soyons – les êtres qui nous entourent sont vrais et ils sont sacrés parce qu’ils sont vrais. Ils parlent un langage sacré, les cieux racontent une histoire sacrée. Et le langage par lequel nous les désignons est, si on peut dire, sacré à la seconde puissance, parce que les signent qui le forment désignent des choses vraies. Il arrive ensuite à ces signes qu’ils doivent servir à l’usage vulgaire, et cela a été vrai dans toutes les civilisations ; mais, dans les civilisations passées, l’usage vulgaire n’empêchait pas d’apercevoir par derrière le caractère sacré des signes. Si le passage du sacré au vulgaire se faisait, hélas ! par la pente naturelle de la vie, le passage inverse du vulgaire au sacré s’opérait avec une force remontante qui rétablissait les valeurs. Les poètes (et d’une manière plus générale les artistes, puisqu’ils usent tous de signes) étaient chargés de cette mission. Ils aidaient l’humanité à remonter vers le sacré. Ils étaient au sens propre les ministres du sacré. C’est même pour cela que toutes les religions ont usé d’une langue poétique.


Nommer les choses et les êtres

   Pourquoi les philosophes ne relisent –ils pas le chapitre second de la Genèse ? Ils y apprendraient, parmi d’autres choses, que l’opération qui consiste à donner des noms aux choses n’est pas du tout un caprice arbitraire de l’esprit, mais proprement une opération sacrée. « Quand donc Il eut formé du sol, Lui le Seigneur Dieu, tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel , il les amena à Adam pour voir comment il les nommerait, car tout être vivant qu’a nommé Adam, son nom est tel. » Mais les philosophes modernes peuvent – ils sentir ce texte ? Par quelle marque distingueraient – ils ce qui est vrai ? « Vrai » n’est pour eux qu’une sorte de signe algébrique qu’on charge de la signification qu’on veut. « Vrai » n’est pas pour eux ce qu’il est pour les artistes et les poètes, cette présence éternelle qui demeure à travers ce qui passe. (Je voudrais, écrivait Van Gogh à son frère, peindre des hommes ou des femmes avec ce je ne sais quoi d’éternel dont autrefois le nimbe était le symbole… » Et encore : « Exprimer l’espérance par quelque étoile. L’ardeur d’un être par un rayonnement de soleil couchant. Ce n’est certes pas là du trompe – l’œil réaliste, mais n’est – ce pas une chose réellement existante ? »)

   Pour nous qui croyons que ce livre de la Genèse est un livre sacré, nous sommes frappés par cette parole que « Dieu les amena à Adam pour voir comment il les nommerait ». Quelque savant historien des religions verrait ici sans nul doute un signe du grossier anthropomorphisme de l’écrivain sacré. Quelque docte exégète authentiquement catholique sourirait de nous voir prendre au sérieux ce texte où se traduit, de façon charmante sans doute, mais puérile, l’imagination des peuples primitifs. Mais nous ne sommes point savants, ni historiens (surtout des religions, ni exégètes). Nous comprenons seulement que Dieu a chargé le premier homme d’un ministère particulier qui est de donner leur nom aux choses, de le leur donner comme le signe de leur vérité, parce qu’il a fait l’esprit de l’homme capable de connaître l’être des choses et de l’exprimer. Et pourquoi Dieu aurait – il laissé à l’homme le soin de donner un nom aux êtres, sinon parce que cette opération qui consiste proprement à  fournir des êtres créés par Dieu une représentation intelligible est une véritable participation à la création ? Et Dieu même vient voir comment les choses se passent. C’est que Dieu a fait l’homme libre, et il Lui plaît de constater que cette liberté de la créature demeure bien dans le sens de la volonté du Créateur, de même que dans d’autres passages de la Genèse le Créateur aime contempler son œuvre et voir qu’elle est bonne. Dieu est témoin. Adam donne un nom aux êtres, et il faut que le nom soit conforme à ce que Dieu, les créant, a voulu amener à l’être. Nous qui usons des créatures à chaque instant de notre vie, est-ce que nous songeons que Dieu est témoin, et qu’il juge quel usage nous en faisons ?
     

La dévaluation du langage et de la langue sacrée

    L’actuelle dévaluation du langage vient seulement de ce que le verbe a perdu sa valeur de signe  sacré. En somme, on ne sait plus très bien ce que veulent dire les mots, et même il est admis qu’ils ne signifient rien de précis, mais pratiquement on arrive quand même à se comprendre à peu près, parce que l’usage est un maître puissant. Et puis la foi se déplace : c’est un phénomène qu’on n’aperçoit pas assez. Ainsi je ne crois plus que le mot « arbre » représente un être qui existe réellement, et pourtant je vois devant moi plusieurs êtres que je désigne de ce mot. Mais je crois que ce bout de papier représente cinq mille tonnes de café que je n’ai pas vues et que je ne verrai jamais. L’homme, instinctivement, croit que ce qui est écrit est vrai. Le développement des relations humaines, de la vie économique, a multiplié les signes à l’infini : ce sont les signes, disons commerciaux, dont la valeur est seulement conventionnelle ; s’interroger sur la valeur réelle qu’ils représentent serait un pur non –sens. Aussi l’homme les accepte avec une crédulité qui dépasse de loin celle des races fétichistes. D’ailleurs cette crédulité est absolument nécessaire, ou alors la gigantesque machine se détraquerait. Le pouvoir politique connaît bien cette universelle crédulité, et il en joue : c’est elle qui donne à la presse et à tous les moyens qu’utilise la propagande l’énorme puissance que nous leur voyons.

L’intelligence humaine est devenue extrêmement grossière. Les problèmes très profonds qu’agitait le Moyen Age nous paraissent risibles, alors qu’il s’agissait de choses très graves. Le XVII° siècle était encore capable de se passionner pour le problème de la grâce et du libre arbitre. Cela nous est devenu incompréhensible. Nous nous contentons de vues sommaires sur tout, nous n’avons pas plus besoin de choses vraies que nous n’avons besoin de liberté. Et personne n’ose aller au-delà de ces vues sommaires, qui ne tiennent plus par aucun point au réel, parce que si nous avions le malheur de vouloir les dépasser, nous nous apercevrions qu’il faut tout remettre en question. Si nous nous avisions que parler et écrire, -donner un nom aux êtres - , sont des opérations sacrées, nous n’oserions plus acheter un journal ou écrire à notre banque. Inconsciemment il nous semble que cela reviendrait à arrêter le mouvement de la vie. Or la vie doit avoir raison puisqu’elle continue. Mais faut –il attendre qu’elle s’arrête pour s’apercevoir qu’elle a eu tort ?

Les prêtres eux – mêmes, qui ont le privilège d’user d’une langue sacrée, ne savent plus qu’en faire et voudraient bien  s’en débarrasser. Ils fabriquent autant qu’ils peuvent des offices en français, des paraliturgies, dans une langue pauvre, sans accent et sans couleur, qui ne laisse rien passer des mystères augustes et délicats que le culte a pour fonction de nous révéler. Un poète seul serait capable de rendre notre langue vulgaire capable du sacré. Mais nous l’avons rendue si misérable à force de l’avilir, que nous devrions nous réjouir de pouvoir savourer la substance de ces psaumes latins dont tant de saints ont fait leurs délices. Je dis que même le peuple pourrait en savourer encore aujourd’hui l’essentiel, comme il l’a fait pendant des siècles, si ceux qui ont la charge de l’instruire dans la foi prenaient la peine d’ouvrir les âmes au mystère des paroles sacrées : il faudrait seulement qu’eux – mêmes l’eussent pénétré. Le sacré porte en lui une force qu’ils ne savent pas. Et que dis-je une force ? Il porte une grâce, il porte la grâce. C’est peut être cela qui nous fait peur. Car j’aperçois chez l’homme moderne bien plus de lassitude que de joie. Le poids du monde lui est bien plus lourd qu’on ne croirait. Il sait que le monde est entré dans une étrange voie, il sent sourdre en lui parfois un obscur désir d’un paradis inconnu, pour lequel il sait, sans se le dire clairement qu’il est fait. Mais il n’est pas moderne pour rien, il a fait des études et passé des examens, il a appris de sages leçons d’histoire. On lui a tout expliqué, et notamment que les choses ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles se sont passées, qu’à tout prendre ce que le monde moderne a gagné compense largement ce qu’il a perdu. Alors l’homme se rassure, il écarte de son esprit ce qu’il prend maintenant pour un songe, alors que c’était l’inquiétude du vrai. Un seul point leur échappe mais c’est un point capital ; c’est que les seules choses importantes que les hommes aient faites l’ont été contre et malgré leur temps.

   Les peuples qui ont une liturgie en langue vulgaire usent en général d’une langue déjà ancienne, qu’on se garde bien de moderniser, dans le souci  de séparer l’usage sacré de l’usage profane, et d’éviter toute confusion entre les deux plans. Des religions païennes conservent une langue sacrée. Mais pour nous rien n’est assez vulgaire. On me dit même  qu’il y a des prêtres qui, parce qu’ils s’adressent au peuple, croient nécessaire d’user d’un langage vulgaire (au sens de « trivial », « grossier »). C’est témoigner au peuple bien peu d’estime. Ainsi ce sont les gardiens du sacré qui le dégradent. Ce sont les peuples qui se sont cru la mission  de propager la civilisation, dont tout l’effort tend à détruire le sens du sacré qui pourrait subsister chez de nobles peuples païens.


Alléger l’homme du poids « moderne »

Nous savons trop que l’humanité se dégrade, hélas ! et qu’il lui est difficile de faire autrement : l’Ancien Testament nous montre cette dégradation atteignant le peuple élu lui – même. Toutes les grandes civilisations ont été l’œuvre de peuples qui, à un moment heureux de leur histoire,un moment de lucidité, ont pris conscience que le salut pour l’homme consistait à retrouver le sens de la création, à couper toutes les végétations parasites et à se greffer à nouveau, par une opération remontante, sur le tronc même de la création. Toutes les vraies civilisations ont été cela. Le poids du monde a toujours été plus lourd, parce qu’il est fait de toutes les dégradations accumulées. Toutes les civilisations ont fait un effort pour alléger l’homme de ce poids « moderne » et les hommes d’aujourd’hui qui tiennent tant à être « modernes », qui croient volontiers que nulle leçon ne se tire du passé, devraient apprendre qu’elles ont toutes été des opérations remontantes. Non point des archaïsmes, des sottises pédantes, comme celle qui consiste à chercher dans l’art roman l’origine du cubisme, cette basse supercherie. Remonter à la source est une opération de jeunesse et de vie : retrouver la source du sacré sous les pierres, les broussailles et les monceaux d’herbes mortes.

Ce qui n’est pas ordinaire et qu’on n’a jamais vu, c’est que les ministres du sacré eux – mêmes aident à la dévaluation du sacré, à la dégradation de l’homme. Gustate et videte, leur dit le psaume, quoniam suavis est Dominus., Mais ils n’ont plus de goût. Le sacré est sans saveur pour eux. Ils ne s’en doutent pas, les malheureux. Mais leur inconscience ne les absout pas. Aucun mouvement de la plus brûlante charité n’autorise un ministre du sacré à être autre chose que ce qu’il est, à quitter le plan du sacré. Autrement la charité travaillerait contre elle – même.


« La force de l’Europe est dans sa religion »

   Notre monde n’échappe pas à la règle générale. Si enfin, écœuré par tous les breuvages amers qui l’empoisonnent, mais dont il ne peut plus se passer, il essaye un jour de retrouver le goût de la vie vraie, il lui faudra  remonter à la source. Ainsi fait toute âme qui découvre le signe qu’elle porte sur elle. Ainsi fait toute civilisation. Un Chinois qui s’est converti, et qui, après avoir été diplomate et ministre, est devenu moine au monastère de Saint – André, a rapporté ainsi les conseils que lui donnait au début de sa carrière un homme d’Etat chinois pour qui il conservait une grande vénération : M.Shu King – Shen. M. Shu poursuivit : « La force de l’Europe ne se trouve pas dans ses armements ; elle ne se trouve pas dans sa science ; elle se trouve dans sa religion. Au cours de votre carrière diplomatique, vous aurez l’occasion d’observer la religion chrétienne. Elle comprend des branches et des sociétés diverses. Prenez la branche la plus ancienne de cette religion, celle qui remonte le plus près de ses origines ; entrez – y. Etudiez sa doctrine, pratiquez ses commandements, observez son gouvernement, suivez de près toutes ses  œuvres. Et plus tard, lorsque vous aurez terminé votre carrière, peut être aurez-vous l’occasion d’aller encore plus loin. Dans cette branche la plus ancienne, choisissez la société la plus ancienne. Si vous le pouvez, entrez-y également, faites – vous disciple et observez la vie intérieure qui doit en être le secret. Lorsque vous aurez compris et capté le secret de cette vie, lorsque vous aurez saisi le cœur et la force de la religion du Christ, emportez-les et donnez – les à la Chine. »


Le silence de la création première

   Si nous avons une grande tendresse pour Péguy, s’il a, comme poète et comme penseur, une originalité hors de pair – encore si mal comprise aujourd’hui – s’il est en notre temps un exemple unique, c’est parce que seul il est vraiment remonté à la source. La source de la race. La source du salut, la source de la grâce. Et par conséquent aussi la source de la pensée et la source de l’art. Recopions, pour notre plaisir et pour notre instruction, un texte de Péguy, dont je ne dirai pas qu’il est beau ni qu’il est vrai, mais qu’il est, si on peut dire, encore bien plus que tout cela ; car il est l’exemplaire même de toute une remontée spirituelle, qui est l’événement capital de la fin du siècle précédent et du commencement de celui – ci (1). Replaçons sous nos yeux le grand texte où Péguy connaît cette fortune que les grands génies même n’ont pas tous connue : celle de dire quelque chose que personne auparavant n’avait dit :

   L’homme se retourne vers l’innombrable, vers le tacite, vers l’immense océan de sa silencieuse race. Quelle réserve. (Et lui, qu’en a-t-il fait.) Quel trésor secret. (Et lui ne l’a-t-il pas dilapidé.) Mais surtout quel mystérieux prolongement. Comme ces océans qui se prolongent de latitude en latitude, ainsi le silence premier, rompu de toute part ailleurs, s’est prolongé d’âge en âge dans le silence de l’ignorance de l’âme. Et cette silencieuse race est le seul écho que nous puissions recevoir du silence premier de la création.

     Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos et silence du travail même, silence du septième jour, mais silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence de la peine et silence de la mort ; silence de l’oraison ; silence de la contemplation et de l’offrande ; silence de la méditation et du deuil ; silence de la solitude ; silence de la pauvreté ; silence de l’élévation et de la retombée, dans cet immense parlement du monde moderne l’homme écoute le silence immense de sa race. Pourquoi tout le monde cause – t – i, et qu’est qu’on dit. Pourquoi tout le monde écrit –il, et qu’est-ce qu’on publie. L’homme se tait. L’homme se replonge dans le silence de sa race, et, de remontée en remontée, il trouve le dernier prolongement que nous puissions saisir du silence éternel de la création première.


L’éclosion des événements graves

  D’autres que Péguy ont conçu la même tâche, entrepris le même effort, mais par la dureté des temps chacun a travaillé seul et sans appui. Je pense à Van Gogh, qui n’a jamais réussi à vendre un tableau et qui est mort à trente – sept ans : ceux qui achètent si cher ses tableaux aujourd’hui se doutent –ils qu’il a sacrifié sa vie à une renaissance telle qu’on n’en avait pas vu de semblable depuis le Moyen Age et que cette renaissance était vraiment une réinvention du sacré ? Il écrivait à son frère le 29 juillet 1888 :
Considérant, si tu veux, le temps où nous vivons comme une renaissance vraie et grande de l’art, la tradition vermoulue et officielle qui est encore debout, mais qui est impuissante et fainéante au fond, les nouveaux peintres seuls, pauvres, traités comme des fous, et par suite de ce traitement le devenant réellement  au moins en tant  que quant à leur vie sociale… Ces choses, certes, sont ainsi, mais cet art éternellement existant, et cette renaissance, ce rejeton vert sorti des racines du vieux tronc coupé, ce sont des choses si spirituelles qu’une certaine mélancolie nous demeure en y songeant qu’à moins de frais on aurait pu faire de la vie au lieu de faire de l’art.

   Comme on comprend cette mélancolie ! Jamais le monde en effet n’a été moins capable de comprendre des choses si spirituelles. Il serait tellement plus simple de vivre une vie d’homme ordinaire plutôt que de faire de l’art. Plutôt que de faire de la sainteté. Jamais aucun siècle n’a fait un aussi mauvais usage de ses génies et de ses saints. Jamais un tel mépris ne s’est aussi ouvertement exprimé à l’égard de ce qui n’a pour se défendre que les armes de la pureté. Dans cette énorme foire du monde moderne, où la réclame et la publicité  grossissent les voix les plus bêtes au point  qu’on n’entend plus qu’elles, dans cette bourse de commerce où tout est truqué, où tout le jeu consiste à ce que rien ne soit juste, celui qui a usé sa vie pour essayer de faire entendre un son pur se sent le cœur gonflé de mélancolie. Mais n’est – ce pas bien ainsi ? Rien de grand et de vrai ne s’accomplit que dans le secret du cœur, et rien n’en est révélé que par une mystérieuse naissance. Tant de bruit emplit le monde que les événements vraiment graves doivent s’envelopper d’un silence accru : cela ne les empêche pas d’éclore à l’heure qu’il faut.
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(1)               Passage du 19° au 20° siècle
(2)               Les intertitres sont de notre rédaction
 
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