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1998.
Jean-Pierre Dickès publie La Blessure, un livre devenu célèbre
depuis, un des rares témoignages de la période
des années 1965-1966 sur la façon dont « l'Esprit du Concile » fut vécu
dans les séminaires : c'est à l'intérieur
même du séminaire qu'il a connu la gigantesque mutation de
l'Eglise et de la société.
Voilà que ce
livre, qui a fait une fort belle carrière, se trouve être l'objet d'un
intérêt renouvelé depuis la publication du Motu proprio de Sa Sainteté
Benoît XVI. Comme si les jeunes générations
s'intéressant à la liturgie traditionnelle voulaient en
outre savoir ce qui s'était vraiment passé « à
l'époque ». A l'intention des nouveaux lecteurs, en voici donc un
extrait (pages 113-116)
traitant de l'évolution de la liturgie au Séminaire
d'Issy-les-Moulineaux:
....."A
Issy, les choses allaient bon train. Fin décembre, rubrique
par rubrique, la messe était démembrée. Le latin
était évacué. Il ne restait plus de la messe
latine qu'une
dernière et ultime phrase à laquelle le pape Paul VI
tenait, paraît-il, particulièrement. C'était
l'Orate
fratres. Emmanuel
de Jerphanion, qui avait beaucoup de cran, faisait
exprès de répondre bruyamment le Suscipiat
Dominus
; ultime
et dérisoire protestation. Lui aussi se faisait repérer,
et cela allait lui coûter cher.
Puis
les autels furent retournés. On ne montait plus vers
Dieu. Introibo
ad altare Dei. « Je
monterai vers l'autel
de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse ». Ainsi
commençait
la messe. Celle qui avait été codifiée par saint
Pie
V. C'était la prière au bas de l'autel (psaume 42). Ce
fut
le premier texte supprimé. Cela coïncidait avec la
modification
de l'orientation de l'autel. On ne rendait plus
gloire au Dieu du Ciel. Dieu était redescendu au milieu
des hommes. Désormais, pendant l'office, l'homme le
dominait de sa hauteur.
Une
révolution dans l'histoire de l'Église. Le célébrant
prenait
la place de Dieu à la hauteur de l'autel ; il devenait
le personnage central de la Cène. Ce n'était plus un
hommage
à Dieu, mais un repas confraternel présidé par
le
prêtre.
On
supprima le banc de communion, ainsi que les cierges
de dévotion qui étaient brûlés dans la
grande chapelle.
Puis
fut introduit l'oratio
fidelium ou prière
universelle.
Il s'agit d'une série d'invocations faites au moment de
l'offertoire. La construction en était la suivante : Partir
du général pour arriver au particulier. Prions pour
tous les hommes qui souffrent de la faim... Prions pour la mère
de notre collègue décédée la semaine
dernière. Et l'assistance chantait en réponse : «
Ô Seigneur, écoute et prends pitié ! » Même
formule d'ailleurs que dans la traduction du Kyrie
eleison : Seigneur,
prends pitié. On ne prend
pas pitié, sans plus. On prend pitié de quelque chose
ou de quelqu'un. Cette formule est un solécisme, c'est-à-dire
une faute de français. Plus précisément une
anacoluthe, une ellipse dont on omet le corrélatif.
Les
traducteurs n'étaient pas à une faute de français
près.
Par
vagues successives, la réforme liturgique transformait
la vie spirituelle des séminaristes. Tout allait y passer.
Le merveilleux office des complies avait été traduit à
la
va-vite par un groupe de religieuses, sous la direction du
père Berthier. L'accompagnement musical était du niveau
de Au
clair de la lune. Un
gamin aurait pu écrire une telle musique. Mais le texte était
à pleurer.
Par
exemple, l'hymne méditatif du Te
lucis ante terminum, « Avant
la fin du jour », était traduit ainsi :«
Avant que le jour ne s'efface, nous t'en prions ô Créateur,
Demeure-nous
dans ton amour gardien fidèle et protecteur ».
Tout
ceci était ad
experimentum. Expérimentation
qui allait durer plusieurs années...
Chaque
équipe devait à son tour animer la messe du matin. On
commençait d'ailleurs à parler de célébration.
Dans l'équipe, on procédait par roulement.
Il
fallait préparer l'oratio
fidelium, bien
sûr. Et surtout les chants. Parfois, un séminariste
avait des velléités de retour
à la liturgie ancienne, et proposait de chanter le Kyrie.
C'était
arrivé à un point tel que le mot de « latin »
faisait peur et que personne n'osait plus le prononcer. Le Kyrie
était
donc proposé « en grec » ! Effectivement, Kyrie
eleison vient
de cette langue. Ainsi, les mots eux-mêmes étaient
devenus coupables. Ces velléités furent d'ailleurs sans
lendemain. Le rapporteur des équipes faisait savoir à
la
collectivité que Morsang « en avait marre des
jérémiades
et des lamentations pleurardes des chants en latin
». Le père Bénistant opinait. Il en fut de même
du père
011ivier qui, pourtant, était un passionné de
grégorien.
Quant au père Bihan — une sommité mondiale du
grégorien —, il fut congédié sans tambour ni
trompette. Il enseignait le grégorien aux théologiens.
On ne le revit plus jamais.
Il me fit un jour cette confidence dans la rue : «
Toute ma vie, j'ai lutté pour promouvoir le chant grégorien
; l'Église me demande à ce jour autre chose ; eh bien
je m'incline. »
Les
complies du dimanche à la grande chapelle résistèrent
un peu plus longtemps. Sans doute les théologiens y
étaient-ils trop habitués.
Fin
janvier, la liturgie traditionnelle de l'Église catholique
et romaine était abolie en philosophie. Un ultime sursaut eut
lieu à Pâques. Les offices liturgiques de cette période
constituent un véritable marathon de prières (s'il est
possible d'utiliser une telle comparaison). Cinq heures de
cérémonie par jour. Pour la dernière fois dans
l'histoire
du séminaire, retentirent sous les voûtes de la grande
chapelle les Lamentations
de
Jérémie, chantées en
latin d'une voix poignante par un théologien en soutane.
Le dimanche de Pâques, jour de la Résurrection, tout
était consommé. La liturgie latine et grégorienne
n'existait
plus à Issy. Les supérieurs avaient d'ailleurs envoyé
la quasi-totalité du séminaire à Notre-Dame de
Paris
pour apporter renfort aux chantres de la cathédrale,
lesquels interprétaient à la grand-messe l'Alléluia
du
Messie
de
Haendel. Ce fut une apothéose. Mais aussi le
chant du cygne.
Nous
assistions au crépuscule d'un monde. Qui désormais
allait encore demander le pain de chaque jour ? Qui donc
encore monterait vers l'autel de Dieu ? En changeant le Notre
Père, le
Credo,
la
position de l'autel, on créait
une nouvelle religion."
La
Blessure – Jean-Pierre Dickès – Editions Clovis, BP 88,
91152 Etampes Cedex. Tel: 01 69 78 30 23
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