Musique sacrée – chant grégorien – La méthode de Solesmes souvent trahie ?

LA MÉTHODE DE SOLESMES
SERAIT-ELLE SOUVENT TRAHIE ?
par Philippe Bévillard

Présentation : Les chefs de scholas grégoriennes que nous sommes essayent dans nos chorales de rendre le chant liturgique latin le plus priant qui soit. Chanter de façon liée, legato n’est pas une tâche aisée mais cela demeure sans conteste l’un des aspects les plus déterminants pour obtenir une vraie prière chantée dont l’action soit puissante et bénéfique sur les âmes des fidèles qui nous écoutent.

Notre ami et administrateur Philippe Bévillard connaît bien ce sujet et nous lui avons demandé de le traiter. Nous lui savons gré d’avoir accepté : son texte est lumineux et sera d’un grand secours tant aux praticiens du grégorien qu’aux simples fidèles du rang qui, ne l’oublions pas, chantent au moins l’ordinaire.

Je vous laisse maintenant découvrir cet article. Il n’engage que son auteur, et il l’assume sans hésiter. Nous publierons tout thèse contradictoire exposée avec des arguments solides et avec la courtoisie qui s’impose !

Patrick Banken


J‘ai eu la surprise d’entendre dernièrement un Ite missa est sous la forme d’une rafale de grains chapelets. C’était le XI qui comporte une succession de neuf notes conjointes sur la syllabe « mí- » de « míssa » ; neuf notes toutes identiques se poursuivaient, « note à note » les unes les autres de façon très impulsive. Certains aiment cela… pas moi !

Impulsivité dans le chant grégorien

On dit qu’un chant est impulsif lorsque l’énergie d’une note quelconque est juste suffisante pour atteindre la note suivante de sorte que l’énergie sonore doit être régénérée sur chacune des notes. Un tel chant n’a pas de rythme, il est « note à note ».

Il y a quelques années j’avais été amené à comparer les interprétations de Dom Gajard à celles, plus récentes, des disciples de Dom Cardine. L’objectif était de comprendre en quoi ces deux interprétations se différenciaient l’une de l’autre. Par exemple, la durée de la note grégorienne est à peu près toujours la même dans la première, tandis qu’elle est très variable dans la seconde. Une autre différence, celle qui nous intéresse précisément ici, tient à la plus ou moins grande impulsivité. Il aurait été tout à fait ridicule de limiter la comparaison à ces deux seuls aspects, mais cette plus ou moins grande impulsivité me mit la puce à l’oreille, et j’y devins très sensible.

Or, ainsi que nous l’expliquerons ci-après, l’absence d’impulsivité est la caractéristique fondamentale du chant que Dom Gajard a popularisé avec ses disques, celui qui a été répandu sous le nom de Méthode de Solesmes. Mon intention était de montrer que de nombreuses chorales, bien qu’elles se réclament de Dom Gajard, ne tiennent pratiquement aucun compte de ce principe rythmique fondamental. Malheureusement, rares sont les chorales de paroisse ou de prieuré à avoir enregistré leurs chants. Qu’à cela ne tienne, nous allons travailler sur les enregistrements monastiques, ceux que nos chorales prennent pour modèles. Ainsi, nous ne serons pas loin de notre objectif.

Avant de poursuivre, précisons que cette question est tout à fait d’actualité, car l’interprétation selon la Méthode de Solesmes est la plus commune. Elle a été mise au point dans le dernier quart du XIXe siècle, et répandue par l’Abbaye Saint Pierre de Solesmes dans le courant de la première moitié du XXe. Elle est actuellement utilisée par la plus part des communautés traditionnelles : Abbayes de Fontgombault, Randol, Triors, Sainte-Madeleine et Notre-Dame de l’Annonciation (Barroux), Fraternités Saint-Pie X et Saint-Pierre, Institut du Christ-Roi, Chanoines de la Mère de Dieu, Dominicains de Chémeré, Dominicains et Dominicaines d’Avrillé, Dominicaines enseignantes du Saint-Esprit, de Brignoles et de Fanjeaux, Capucins de Morgon, etc. Les deux principales autres interprétations sont celle de Dom Cardine et celle de Marcel Pérès qui n’ont rien à voir avec la Méthode de Solesmes. Nous n’en parlerons donc pas. ([i])

Parler de chant sans pouvoir donner d’exemple chanté, c’est comme parler de ski à un marin qui n’a jamais vu une montagne. C’est pourquoi les exemples qui seront donnés dans cet article ont été choisis parmi les récentes émissions Chant grégorien, prière chantée que nous réalisons, consultables soit sur le site d’Una Voce, soit dans le dossier Archives de Radio Courtoisie, et dont la liste figure en note. ([ii])

Dans l’interprétation de Dom Mocquereau et Dom Gajard, le chant doit être rythmé.

bevillard solesmes image 2

Le contraire du « chant impulsif » est le « chant rythmé ». Dans tous les livres et dans toutes les sessions qui enseignent la Méthode de Solesmes, on apprend à reconnaître quelles sont les notes sur lesquelles le chant est ancré ; elles sont pour cela dites structurantes, car elles structurent le chant un peu comme le squelette structure le corps humain. Ce sont celles que l’élève marque d’un petit épisème vertical (voir l’exemple ci-dessous) appelé ictus rythmique. Une pièce grégorienne quelconque est donc constituée de notes qui structurent le chant, et de notes plus légères, les notes en élan, les notes ornementales. Par exemple, dans la partition du chant Jubiláte Deo qui sert d’indicatif à l’émission de Radio Courtoisie, les notes structurantes ont été marquées d’un petit trait vertical et les notes ornementales ont été évidées pour l’occasion :

bevillard_jubilate_deo_paques3_solesmes

Définition : Un chant est dit rythmé lorsqu’il passe d’une note structurante à la note structurante suivante, les autres notes étant légères, c’est-à-dire ornementales.

bevillard solesmes image 1

Le flux sonore relie donc la note « a » à la note « b », la note « b » à la note « c », et ainsi de suite comme le montre la figure ci-contre où la courbe sonore est représentée en pointillés. Les autres notes, notes ornementales, sont soulevées comme le vent soulève les feuilles mortes.

La spécificité propre des chants interprétés selon la Méthode de Solesmes est qu’ils sont rythmés. Vous pouvez écouter deux bons enregistrements de chant rythmé dans l’émission du 13 septembre 2015 (2e partie) :

1) l’offertoire Recordáre de la fête de Notre-Dame des 7 douleurs chanté par le chœur de Notre-Dame de Fontgombault.

bevillard_recordare_fontgombault

2) le répons Caligavérunt du Vendredi saint chanté par le chœur de Solesmes sous la direction de Dom Joseph Gajard.

bevillard_caligaverunt_solesmes 1953

emission_radio_intertitre_Missel ancien

En somme, ne peuvent être considérés comme fidèles à la Méthode de Solesmes que les chants rythmés quelles que soient, par ailleurs, les grandes qualités des autres enregistrements (qualités vocales, unité du chœur, règles de styles, etc.).

A contrario, ainsi que nous l’avons déjà dit au début de cet article, un chant est dit impulsif lorsqu’une note n’a pas plus d’énergie que ce qui lui faut pour atteindre la note suivante. Par suite, les notes sont toutes identiques et ne se différencient que par leur degré mélodique et leur niveau d’intensité. Exemple de chant impulsif : dans l’émission du 29 novembre 2015, les chants du 1er dimanche de l’Avent étaient interprétés par le chœur viennois de la Hofburgkapelle que l’on surprendrait probablement en disant qu’ils ne chantent pas du tout à la manière de Dom Gajard.

Un exemple entre de multiples avec la première pièce grégorienne du Propre, l’introït Ad Te levavi du premier dimanche de l’Avent.

bevillard_ad_te_levavi_hofburg_vienne

Mode rythmé, mode impulsif dans les disques

Nous avons écouté 88 pièces grégoriennes chantées par 11 chœurs. Les neumes retenus ont été ceux pour lesquels existait une possibilité d’impulsivité : les longues ont donc été exclues (notes pointées, distrophas, tristrophas, pressus etc.). ([iii]) À noter qu’il ne nous a pas été possible d’entrer dans les détails, en particulier, dans une abbaye, on constate souvent une notable différence entre la schola et le chœur.

Les résultats obtenus montrent que les divers chœurs se répartissent à peu près par groupes de trois :

Les résultats obtenus montrent que les divers chœurs se répartissent à peu près par groupes de trois :

  • Deux dont celui de Solesmes du temps de Dom Gajard, chantent en mode rythmé à 70 %,
  • Trois chœurs ont assez peu d’impulsivité et chantent en mode rythmé en moyenne à 60 %,
  • Trois chœurs ne chantent en mode rythmé qu’à environ 50 % du temps,
  • Trois chœurs chantent de façon habituelle en mode impulsif.

Ne peuvent prétendre chanter selon la Méthode de Solesmes que ceux qui suivent au mieux ses principes rythmiques c’est-à-dire qui chantent en mode rythmé. Par suite, les chœurs qui régulièrement enregistrent doivent prendre garde de bien chanter de note structurante en note structurante en allégeant les notes ornementales, car ils seront suivis par quantité de chœurs de laïcs dont c’est la seule ressource. De même qu’ « il faut écrire pour être compris », « il faut enregistrer pour être imité. » Si le disque écouté est impulsif, la chorale chantera aussi de façon impulsive et on ne devra pas alors s’étonner de constater que les fidèles s’ennuient.

Comment chanter en mode rythmé

Comment faire « pour chanter en passant d’une note structurante à la note structurante suivante, les autres notes étant légères » ? J’ai entendu un chef de chœur dire à ses choristes qu’ils devaient chanter de façon legato. Ceux-ci ont bien compris qu’il fallait éviter de chanter note à note, mais aucun n’a su précisément ce qu’il fallait faire. ([iv])

  1. Les notes structurantes doivent ancrer le chant, c’est-à-dire être les notes sources des notes ornementales qui les suivent.
  2. La première note ornementale qui suit une note structurante doit être systématiquement allégée. L’allègement des autres notes ornementales suit l’allègement de la première.
  3. Ne pas chanter trop vite tant que l’on n’a pas encore pris le coup [dans leurs enregistrements, Solesmes (Dom Gajard) et Fontgombault chantent lentement.]
    Alléger une note, c’est faire monter le son au niveau du palais. Essayez, c’est facile !

Oui, c’est très facile ! Mais alors pourquoi tant de chœurs pourtant formés à la Méthode de Solesmes chantent-ils de façon impulsive ? Même Dom Gajard n’y a pas toujours prêté assez attention (écoutez l’offertoire « Super flúmina »).

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C’était en 1970. Écoutez maintenant comment le même chœur monastique chantait en 1953…

bevillard_super_flumina_solesmes 1953

 C’est probablement parce que la légèreté des notes ornementales n’a pas assez fait l’objet d’exercices systématiques (le Centre Grégorien Saint-Pie X et le livre Laus in Ecclesia de la Schola Saint Grégoire en font pourtant largement état). On s’est beaucoup occupé des notes épisèmées verticalement, les notes structurantes et, à ma connaissance, pas assez des autres notes qui doivent être en élan, au lever. Or dans le cours d’une pièce grégorienne, ce paramètre pourtant si important a tendance à être oublié… il y a tant de choses auxquelles penser !

[i]    Dom Cardine, moine de Solesmes, remit tout en question dans les années 50/60. Ses principes sont utilisés, au moins en France, par les abbayes Saint-Pierre de Solesmes, Sainte-Anne de Kergonan, N.D de Bellaigue, etc. et par plusieurs chœurs de laïcs souvent issus des conservatoires. L’interprétation de Marcel Pérès est surtout connue grâce aux disques et aux concerts.

[ii]   Site d’Una Voce : www.unavoce.fr → Émissions & MP3 → Émissions en ligne→ Cliquez sur le dimanche ou la fête recherchée. En 2e ou 3e page vous trouverez la barre d’écoute.

Notez que cette liste repart de zéro en raison de la reconstruction toute récente de notre site, soit au premier dimanche de l’Avent. Vous pourrez en revanche les écouter sur le site de Radio Courtoisie si vous êtes cotisant de cette radio.

     Émissions de Radio Courtoisie

  • 13 sept. 2015 sept. – 16e dim. après Pentecôte et ND des 7 douleurs,
  • 27 sept. 2015 sept. – Ste Thérèse de l’EJ et 18e dim. après Pentecôte,
  • 04 oct. 2015 oct. – Fête du Très Saint Rosaire,
  • 18 oct. 2015 oct. – 21e dim. après Pentecôte,
  • 25 oct. 2015 oct. – Fête du Christ-Roi,
  • 01 nov. 2015 nov. – Fête de la Toussaint,
  • 08 nov. 2015 nov. – 23e dim. après Pentecôte,
  • 15 nov. 2015 nov. – Messe des défunts,
  • 22 nov. 2015 nov. – 26e dim. après Pentecôte,
  • 29 nov. 2015 nov. – 1er dim. de l’Avent,
  • 06 déc. 2015 déc. – 2e dim. de l’Avent et Immaculée conception

Dans ces émissions, les chants ont été principalement interprétés par des chœurs masculins. Nous avons donc ajouté huit pièces de l’abbaye féminine Notre-Dame de l’Annonciation du Barroux (disque Universal Music France).

Voici ci-dessous un exemple de la belle interprétation des moniales du Barroux avec le trait Commovisti de la Sexagésime.

emission_radio_intertitre_Missel sur lutrin

[iii]   Pour les spécialistes, notons qu’il ne s’agit pas vraiment de « neumes », mais de « temps composés ». Nous avons donc éliminé tous les temps composés comportant plus d’une syllabe.

[iv]   Dom Gajard consacre une page à définir le terme de legato, mais ce qu’il définit n’a pratiquement rien à voir avec l’obligation de chanter en mode rythmé. La méthode de Solesmes, p.67.

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