ÉDITORIAL


OLYMPUS DIGITAL CAMERA« Ce saint n’est pas de ma paroisse… » L’expression populaire rappelle que l’Église nous laisse libres, Dieu merci, de choisir nos modèles parmi les saints du calendrier, dont les profils, vertus, initiatives, et aussi menus défauts, sont multiples et variés. La discipline liturgique est plus stricte, mais elle varie selon les temps, les lieux, les ordres religieux, et nous pouvons dans ce domaine aussi faire des comparaisons, louer ou non telle initiative, telle nouveauté, telle suppression ou tel ajout dans les rits. Nous ne sommes pas de ceux qui ont célébré, avec orgues et trompettes, ni même flûte et tambourin, le cinquantième anniversaire de la première messe dite en langue vernaculaire par le pape Paul VI, en sa paroisse romaine Ognissanti (de Toussaint), le 7 mars 1965. Rien ne montre mieux la brutalité de cette réforme, qui contredisait ainsi la Constitution conciliaire sur la Liturgie, que la suppression de tout mot grec, de toute formule latine, là où le Kyriale du moins aurait pu être préservé.

La création de notre association dès le mois de décembre de l’année précédente rappelle que cette messe vernaculaire n’était pas la première en France, où l’on voyait venir depuis quelques années la suppression des offices en latin. Nous avons souligné dès le départ que cette suppression ne remplirait pas les églises désertées, et qu’elle était un leurre, car la liturgie n’est pas d’abord pastorale, « destinée à faire avancer le troupeau » : elle est d’abord cultuelle, « destinée à honorer Dieu et à le prier ». Avec la suppression du latin, suppression qui ne fait pas « comprendre » des mystères par définition rebelles à l’intellect pur, nous avons connu surtout un appauvrissement doctrinal, – que l’on pense à l’emblématique consubstantialem Patri pour lequel se mobilisèrent en vain Mauriac, Gilson et notre Stanislas Fumet.

Le chant grégorien fut la victime « collatérale » de cette exclusion de la langue romaine. Notre association a pour but de le promouvoir et le diffuser, avec la langue latine et l’art sacré. Comment mieux le faire, en cette saison, et dans notre prochaine revue, datée de mars/avril, qu’en évoquant l’office des Ténèbres, un des sommets du répertoire ? « Rien n’est plus propre, écrivait Dom Guéranger, à nous donner une idée de la tristesse à laquelle l’Église est en proie, en ces jours de deuil ». Trois communautés religieuses ont répondu à notre appel pour commenter ce puissant office. Puissiez-vous tous avoir l’occasion un jour d’y assister !

Rappelons aux profanes ou aux novices, qu’il s’agit des matines et des laudes, chantées à la suite, des Jeudi, Vendredi et Samedi saints. Ces trois ensembles (et notamment les 27 répons des matines) accompagnés de toute une symbolique visuelle et sonore ont inspiré des chefs d’œuvre à de nombreux compositeurs, de Palestrina à Couperin et à Francis Poulenc. Dès la fin du XVIe s. ils furent anticipés la veille au soir*, ce qui permettait d’y associer une foule de fidèles dans les paroisses, les abbayes, les couvents. C’est pourquoi Evelyn Waugh, le grand romancier anglais converti de l’anglicanisme, n’avait pas pardonné à Pie XII d’avoir, en sa réforme de la Semaine sainte (1955), interdit cette antique coutume d’anticiper la célébration (sauf celle du Jeudi saint si une messe chrismale est célébrée le matin).

Comme nous commémorons depuis août dernier, et pour quatre ans encore, la Grande Guerre, il nous faut aussi rappeler le drame du 29 mars 1918, un Vendredi saint, à Paris : à 16 h 30, l’un des canons à longue portée installé près de Laon atteignit un pilier porteur de l’église Saint-Gervais : on releva presque une centaine de morts, en majorité des femmes et des jeunes gens, sur… 500 personnes qui suivaient l’office (or on était loin des foules qui couraient aux églises au début de la guerre, et les enfants des écoles avaient été envoyés à la campagne). Au moment où l’obus tomba, les premières notes de l’orgue s’élevaient pour lancer le récitatif du jeune chantre : Incipit lamentatio Jeremiae Prophetae

Bien à vous in Xto Rege per Mariam.

Patrick Banken

Rappelons que vous pouvez vous abonner ici sur notre boutique en ligne.

* Un ancien Littré donne cette définition des Ténèbres (il est précisé que le mot s’écrit avec une majuscule) : Dans la liturgie catholique, matines qui se chantent l’après-dînée du Mercredi, du Jeudi et du Vendredi de la Semaine sainte.